Andreï Filatov, milliardaire russe et propriétaire d’un château dans la région de Saint-Émilion, a su allier le grand vin aux chefs-d’œuvre russes et soviétiques.

Lénine et le vin

« Les Français ont été grandement surpris ! » déclare Andreï Filatov, propriétaire du château la Grâce Dieu des Prieurs, à Saint-Emilion, France, quisourit et tourne habilement la bouteille dont les formes rappellent une carafe trapue au col court. Au travers du verre verdâtre de la bouteille, le vin précieux se met en mouvement. L’étiquette affichant un Lénine qui regarde, son bras en avant, une foule armée devant le palais de Smolny, saute aux yeux.

« C’est une version autographe de la toile “Lénine proclame le pouvoir des Soviets” de Serov », ajoute M. Filatov. « Nous l’avons retrouvée dans une collection privée aux Pays-Bas et nous l’avons rachetée ».
Mais le plus frappant, ce n’est pas le fait de mettre l’image du guide de la révolution russe sur l’étiquette d’une bouteille qui coûte quelques centaines d’euros. C’est l’histoire même de cette toile.

Vladimir Serov, célèbre peintre soviétique, a réalisé trois tableaux sur le même sujet. Le premier, datant de 1947, représente Lénine entouré par Staline, Dzerjinski et Sverdlov. Cette même toile a été offerte plus tard à Mao Zedong, chef communiste chinois (nous n’avons pas d’autres informations sur celle-ci depuis). Après l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, Serov en a peint deux versions supplémentaires: les politiciens qui sont tombés en disgrâce ont été remplacés par des figures d’ouvriers. La copie de 1955 a été exposée au musée de la ville de Joukovski, dans la banlieue de Moscou, et celle de 1962 dans la galerie Tretiakov.
Sous Brejnev, le tableau qui se trouvait à Joukovski a été vendu à un collectionneur privé à l’étranger. Andreï Filatov a su retracer ses déplacements et a eu la possibilité de le racheter seulement en 2011.

Vin français au « visage » russe

C’est grâce à l’art soviétique et aux romans d’Alexandre Dumas que l’on voit aujourd’hui Lénine sur les bouteilles d’un grand cru français.

Tout a commencé dans le milieu des années quatre-vingt-dix, quand Andreï Filatov, faisant partie des 200 hommes d’affaires russes les plus richesd’après le magazine Forbes, est devenu un fervent collectionneur des chefs-d’œuvre russes et soviétiques disséminés à l’étranger.

Aujourd’hui, sa collection de peintures russes et soviétiques compte plus de 400 œuvres dont font partie les oeuvres d’Ilia Répine, Viktor Vasnetsov, Fiodor Reshetnikov, Igor Grabar, Piotr Kontchalovski, Aleksandr Laktionov, Nicholas Roerich. Mais Andreï n’a aucune intention de cacher son trésor.

En 2012, il a créé la fondation Art Russe, qui a pour but la promotion de l’art russe et soviétique à l’étranger. Mais il a voulu aller plus loin encore.

Car outre la peinture, Andreï Filatov est aussi amoureux de la France.

« Tout a commencé dès mon enfance, avec les histoires de d’Artagnan, avec la littérature française », se souvient Andreï.

Peut-être était-ce une sorte d’hommage à cet engouement, aux livres de son enfance qu’il a adoré, peut-être une ambition démesurée, mais en 2013, il achète le château La Grâce Dieu des Prieurs à Saint-Émilion dans la région de Bordeaux.

« J’ai décidé de faire le meilleur vin du monde », c’est l’explication qu’Andreï donne à son aventure, et elle est limpide.

Une déclaration pour le moins ambitieuse, si on se rappelle que les voisins de M. Filatov sont les vignobles du célèbre Château Cheval Blanc, et que le légendaire Pétrus est fait dans le Pomerol, à quelques kilomètres du domaine.

Mais la volonté d’Andreï n’a pas été troublée par ce voisinage : au contraire, il a convié à participer à l’élaboration de son projet les meilleurs professionnels français — Louis Mitjavile, une personnalité du monde de la viticulture, et Laurent Prosperi, un gestionnaire dont la renommée n’est plus à faire.

Et les toiles des peintres russes et soviétiques sont devenues le « visage » de la marque.

Gagarine et le Château

Aucun viticulteur français n’a encore eu cette idée audacieuse de transformer son château en un espace artistique. Andreï, en revanche, a voulu expérimenter cette idée novatrice. C’est pour cela qu’il a fait appel à Jean Nouvel, célèbre architecte, auteur du projet de l’Institut du Monde arabe à Paris et du Louvre d’Abu Dhabi, pour repenser le domaine viticole.

Louis Mitjavile, qui a bien estimé le nombre, les types des cuves et barriques dont il aurait besoin, a donner des précisions sur la série d’exigences techniques, sur la base desquelles Jean Nouvel a travaillé.

Au début, les voisins français ont été consternés : tout le territoire saint-émilionnais est inscrit dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO comme un exemple d’un paysage viticole qu’il est interdit d’alterner.

« Nous avons dû obtenir l’autorisation de l’UNESCO à Paris », se souvient Andreï Filatov. « Nous avons promis de procéder avec les travaux de restauration de manière à ne pas toucher au paysage historique du domaine et des bâtiments historiques qui s’y trouvent ». « J’ai expliqué à tous ceux qui travaillent ici que la France et la Russie s’influencent depuis des siècles dans l’architecture aussi bien que dans la viticulture. Par exemple, le tsar Alexandre II de Russie a ordonné qu’on lui livre le champagne de sa cuvée préférée Cristal dans des bouteilles transparentes à fond plat, à la différence des bouteilles traditionnelles. Ce fond plat caractéristique écartait le risque qu’on cache une bombe dans la piqûre de la bouteille, car le tsar redoutait les attentats. Et des exemples pareils sont nombreux. En fin de compte, nous avons obtenu l’autorisation ».

Jean Nouvel, qui est né et qui a grandi pas loin de Saint-Émilion, a recréé une cour de ferme, où chaque bâtiment a une fonction spécifique dans le processus de création de vin.

Le grand cuvier en forme de cylindre fait penser à un palet. Il est devenu l’objet artistique dominant : ses murs portent une fresque qui illustre la vie quotidienne de ceux qui travaillent au Château.

« Nous ajoutons une touche du modernisme pour créer quelque chose de nouveau tout en gardant la continuité des traditions », explique Jean Nouvel. « Ce projet a pour vocation d’illustrer la vie d’un domaine viticole étape par étape. Partout j’ai essayé de rendre hommage au travail des vignerons, à l’art russe et aux traditions françaises ».

L’Art russe, évoqué par Jean Nouvel, ne se limite pas aux peintures des artistes soviétiques. L’œuvre de l’architecte fait travailler tous les sens. Une fois à l’intérieur du « palet », on a l’impression de se retrouver soit dans un caléidoscope géant, soit en plein milieu d’une aurore boréale : les reflets brillants du plancher multicolore s’entremêlent sans cesse sur les surfaces polies des cuves. Et soudain, on voit apparaître au fond de l’édifice l’image de Youri Gagarine flottant dans l’espace, reproduction du tableau de Gankévitch.

« Je veux qu’on ait envie de garder la bouteille »

Nous avons devant nous trois caisses en bois rouge pour les bouteilles : Andreï a choisi cette couleur comme une référence à l’époque soviétique. Pourtant, point d’austérité prolétarienne dans le design !

Six bouteilles se trouvent à l’intérieur. Leurs étiquettes affichent des reproductions des tableaux de peintres russes et soviétiques : « Encore de mauvaises notes » par Reshetnikov, « Sadko dans le royaume sous-marin » par Répine, « L’Enlèvement d’Europe » par Serov. En deux ans, on a publié vingt-quatre étiquettes différentes. Encore une douzaine sont en voie de préparation.

— Imaginez-vous un étranger qui se verse un verre de vin, regarde la bouteille et tout d’un coup : « Oh, mais c’est Lénine ! » ou « la faucille et le marteau ! ». Ou bien « Les trois bogatyrs ». Que fera-t-il alors ? Bien sûr, il ira sur internet pour voir ce que c’est. « Il fera un peu de lecture et il apprendra des choses sur nos tableaux », continue Andreï. « Vous comprenez, je veux qu’on ait envie de garder la bouteille après avoir bu le vin ». Même vide, elle continuera à attirer les regards.

Cette idée, d’où vient-elle ? Est-ce la nostalgie de l’époque soviétique ou bien le calcul d’un homme d’affaires expérimenté ? Andreï Filatov n’est pas le premier à mettre des reproductions des peintures sur les étiquettes. Bien avant lui, en 1924, Philippe de Rothschild, propriétaire du célèbre vignoble du château Lafitte, l’a déjà fait.

La première étiquette pour son Mouton Rothschild a été imaginée par Jean Carlu, peintre cubiste. Ensuite, ses bouteilles ont porté les tableaux et les dessins de Dali, de Chagall, de Kandinsky, de Picasso et de Warhol.

Mais personne n’a jamais essayé de faire découvrir les artistes russes et soviétiques peu connus au monde entier.

« Pour moi avant tout c’est un hommage au grand pays. C’est un pays qui a été parfois bon et parfois mauvais, mais qui a donné à l’humanité beaucoup de choses, sans lesquelles nous ne pourrions plus imaginer notre vie. L’art de cette époque révolue est digne d’être connu. Tout comme un bon vin qui est digne d’être dégusté ».

Karina Saltykova