L’architecte Jean Nouvel vient d’inaugurer sa dernière création au château La Grâce Dieu des Prieurs, un vignoble à Saint Emilion, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco et racheté par l’entrepreneur et collectionneur d’art russe Andrei Filatov. La deuxième signature saint-émilionnaise de l’architecte après le château La Dominique en 2013.

Le lieu est classé au patrimoine mondial de l’Unesco : quelle a été votre approche ?

Chaque projet est une aventure. Chaque projet est un témoignage d’un moment de culture et chaque projet est l’occasion d’inventer. Nous sommes ici dans un lieu classé par l’Unesco et c’est dans ces lieux qui appartiennent à l’Histoire qu’il faut être le plus exigeant. Mais qui dit Histoire, dit conscience du moment où l’on construit, conscience d’une modernité, la modernité étant la tradition du nouveau. Intégrer de la modernité dans ce lieu est une sédimentation historique que l’on retrouve dans beaucoup de propriétés agricoles car elles témoignent de l’évolution des cultures, des technique et des époques. C’est un patrimoine vivant. Comme le vin. Quand un territoire vit, que la production est là, il doit y avoir l’expression de cette production. L’architecture est la pétrification d’un moment de culture.

Avez-vous eu beaucoup de contraintes liées au patrimoine  historique?

L’Architecture c’est l’art de jouer avec les contraintes. Il n’y a pas d’auto architecture. Si l’on pouvait tout faire, ce ne serait pas de l’architecture. A chaque fois, la construction est une réponse sociale. Les contraintes nous poussent à inventer.. Et l’Unesco cherche à ce qu’on ne bouscule pas trop le patrimoine historique et l’harmonie du site. Et il ne s’agit pas non plus de mettre ce lieu dans le formol. D’ailleurs, une création à chaud dérange toujours. On ne juge pas les architectures au moment où elles se construisent, mais avec le temps.

Vous avez travaillé en concertation étroite avec Andrei Filatov : quelle a été sa demande et comment y avez-vous répondu ?

Une architecture ne se fait jamais seule mais dans une relation avec le client. Dans la spécificité des réponses que j’apporte, il y a la personnalité du client, la façon de le satisfaire et de répondre à sa demande. Ma philosophie est que l’architecture doit être un don, un cadeau. La priorité d’Andrei est que le Domaine soit un lieu d’excellence de la production de vin, fidèle à l’image de Saint Emilion. Et moi, je tente d’y apporter les meilleures techniques possibles, dans un soucis de fonctionnalité car tout bâtiment doit avoir des racines et des raisons d’exister.

L’architecture est-elle ainsi au service du vin?

Mon travail architectural est une réponse fonctionnelle au développement du vin. Ma lecture a été guidée par une seule idée : sauvegarder l’historicisme des lieux en y apportant la modernité à travers l’utilisation de matériaux spécifiques et de technologies de pointe. Toutes les conditions ont été réunies pour faire un vin d’exception. Dans chaque architecture, il doit y avoir de l’idiosyncrasie et une typologie. Ce n’est pas du tout contradictoire avec la fonction. Bien au contraire. Et l’architecture que j’ai conçue permet de repenser les techniques de vinification.

J’ai donc repensé ce domaine de façon à ce que le travail de la vigne soit au cœur du système : l’implantation des bâtiments est réfléchie pour recomposer une cour de ferme, dont chaque corps est rattaché à une fonction spécifique des différentes activités d’un domaine viticole, à savoir la Girondine, le Cuvier, l’Ombrelle, le Belvédère et le Fortin.

Pouvez-vous présenter chacun de ces bâtiments ?

Le Cuvier de forme cylindrique permet un fonctionnement optimal en période de vendanges. Le choix d’une forme circulaire est lié à la création de cette cour où je voulais garder le caractère dominant et central du bâtiment historique (la Girondine) et construire autour de lui.

Au sous-sol, les corps de ferme sont reliés entre eux par une grotte. Cet espace cryptique, dont la matérialité de béton fait penser à la roche, contient deux chais pour l’élevage lent et précis du vin en barriques de chêne, sous la cuverie d’où coule par gravité le fameux jus.

Le Belvédère à l’Est est ainsi nommé pour sa toiture terrasse panoramique : une autre façon de regarder le paysage, d’y être intégré. C’est une architecture agricole, dont l’imposante structure apparente est envahie par la végétation et la vigne sur trois façades. La quatrième, tournée vers le cuvier, prend la matérialité d’un miroir profond teinté de rouge, reflétant les scènes de vie de la cour de ferme ainsi créée.

L’Ombrelle est une toiture cintrée posée de tout son long juste au-dessus des vignes. Ce bâtiment de serrurerie fine est destiné à l’étiquetage et à la mise en caisse. Il sert aussi de lieu de dégustation.

La cuverie circulaire en inox est recouverte à l’extérieur d’une photo de vendangeurs, et à l’intérieur, présente des images en anamorphose : quelle a été votre intention ?

Andrei, grand amateur de vins et grand collectionneur d’art russe, m’a demandé de glorifier le travail des vendangeurs et des vignerons. J’ai choisi de travailler sur l’image, la mère des Arts pour moi. A l’extérieur avec cette photo des vendangeurs du Domaine La Grace Dieu des Prieurs, sous forme de sérigraphie sur de l’acier. Et à l’intérieur, j’ai fait une surprise à Andrei qui adore le cosmonaute russe Yuri Gargarine. J’ai réalisé un jeu de lumières avec l’image en anamorphose du portrait de Yuri qui se recompose dans chacune des cuves. Il apparaît comme en apesanteur avec le vin et les Dieux. C’est une façon de jouer avec une forme de figuration, le XXè siècle nous ayant appris quelque part à nous défigurer, allant de plus en plus vers l’abstraction. Et parce que St Emilion est important au plan historique, il faut continuer à créer dans ce lieu.

Vous avez souvent construit au sein de lieux historiques : vous considérez-vous comme un architecte qui réinvente le patrimoine ?

Je suis un architecte conceptualiste… on ne peut pas prendre un de mes bâtiments et le mettre ailleurs, à l’inverse de ce qui se fait hélas souvent… avec des bâtiments qui sont parachutés et décalqués d’un endroit à un autre. C’est ce que l’on observe par exemple dans le péri urbain où l’on retrouve partout les mêmes immeubles, les mêmes centres commerciaux.

Et moi, je préfère construire sur un lieu fort qui a une forte identité et où la situation créée l’architecture, plutôt que d’avoir carte blanche sur un lieu qui n’a aucune caractéristique. Je préfère construire quelque part, plutôt que nulle part et des nulle part, il y en a beaucoup !

Pauline Garaude

https://www.forbes.fr/lifestyle/interview-de-jean-nouvel/